Crimes de guerre nazis en Agenais. Seconde guerre mondiale en Lot & Garonne

ALDIGÉ Jean

lundi 31 mars 2008 par Michel Sercan

Extrait de la publication « Si Castelculier m’était conté... » Numéro 14

La tragédie du 7 juin 1944 à La Clotte.

[*Le témoignage de M. Aldigé.*]

Le souvenir de cette journée du 7 juin 1944 reste pour moi le souvenir le plus pénible qu’ait connu notre commune. J’avais 21 ans, âge où à cette époque les jeunes hommes étaient sous la menace d’être requis pour le Service du Travail obligatoire (STO) en Allemagne. C’est dire que beaucoup d’entre-nous évitaient de se montrer ouvertement. Comme je travaillais dans notre champ, qui se trouve derrière l’église de Saint-Amans, vers 11 heures j’ai aperçu une file de véhicules allemands qui se dirigeaient dans la direction de Saint-Caprais ; puis, dans l’après-midi, j’ai vu une colonne de fumée s’élever du côté de la Clotte. Nino Michelli, ancien prisonnier de guerre évadé, qui, à plus forte raison, devait se cacher, s’inquiéta de cette arrivée soudaine. Depuis la petite pièce, où il se tenait caché, il guetta le retour des véhicules, par une petite fenêtre qui donnait sur la route. C’est ainsi qu’il vit, sur la plate-forme d’un camion qui revenait, une forme humaine enveloppée dans un drap. C’était l’officier allemand qui avait été abattu par André Mazeau. Avant de parler du drame qui nous occupe, il faut peut-être parler de cette demeure de La Clotte où tant de tragédies se sont déroulées jusqu’à nos jours. Elle appartenait depuis longtemps à la famille Chaudordy, dont un de ses membres fut ambassadeur en Espagne et rapporta les fameux Goya dont s’enorgueillit le musée d’Agen. Une des dernières représentantes de cette famille, mademoiselle de Laborie, en était la propriétaire. Celle-ci avait quitté le château en janvier 1940, probablement parce que l’âge ne lui permettait pas de rester seule dans cette grande bâtisse. Elle avait fait déménager ses meubles, en partie à un garde-meuble, en partie dans une petite maison à Bon-Encontre, appelée Béthanie, où elle résidait encore lors de ces événements. A l’époque de son déménagement, il est possible qu’elle ait loué le château de La Clotte à Maurice Jacob, (1) lequel appartenait à la Préfecture du Haut-Rhin, repliée en Lot et Garonne, lors de l’expulsion des administrations françaises, après le rattachement des territoires Alsaciens¬Lorrains par le Reich allemand. Ce groupe forma immédiatement un noyau de résistance qui fut dénoncé au gouvernement de Vichy en 1941, qui envoya une troupe pour perquisitionner et les disperser. A cette époque, le Lot et Garonne était en zone non occupée et les choses durent en rester là. Il est probable que ce refuge fut réactivé avant le débarquement, avec l’accord de l’association des Alsaciens-Lorrains. L’endroit est retiré, comporte des possibilités de repli et il semble qu’il dut servir de refuge ou d’échelon de passage. Les nouveaux venus étaient jeunes, peu au fait des méthodes de guérilla ; si bien qu’ils ne se cachaient guère. Ce fut, sans doute, une des causes de l’assassinat de ceux qui se trouvaient là le 7 juin, civils et maquisards. Ce n’est que plus tard seulement, que la logique des faits devait se révéler. Les Allemands essayèrent d’encercler le domaine de La Clotte pour surprendre les résistants qui s’y trouvaient. A l’exception du jeune Goerig, ceux-ci réussirent à s’échapper, grâce au sacrifice d’André Mazeau qui avait couvert le décrochage, mais non sans laisser à la vengeance de leurs adversaires quatre agriculteurs que le hasard les avait fait trouver là. Le plus exposé, dans un premier temps, avait été le fils Boé, Marcel. Il sulfatait des pommes de terre, dans un champ situé sous le château, que ses parents cultivaient, en qualité de métayers de Mlle de Laborie. Le père, Clovis, se trouvait à Moustet, dans un autre champ qui dominait le vallon de La Clotte ; de là il vit les allemands arriver et tirer sur son fils qui, aussitôt s’affala dans les pommes de terre ; d’où son exclamation que rapporte Lydie Audrin « Ils ont tué mon fils ! » Son inquiétude l’amena sur le terrain, pour son malheur. Un autre élément qui a pu paraître difficile à comprendre, c’est le fait que les corps n’ont été retrouvés que le lendemain. Pour cela, il faut essayer de comprendre, d’une part l’atmosphère de crainte qui régnait en général dans la population, à cette époque, et plus particulièrement après avoir entendu le bruit des fusillades et aperçu les colonnes de fumée s’élever à La Clotte. Enfin, il faut se représenter mesdames Afflatet et Boé, devant les flammes de la ferme Rivals, après le départ des Allemands, c’est à dire dans un état de prostration et d’accablement qui ne leur donnait pas la faculté de bien réaliser ce qui était arrivé. D’après ce que j’ai entendu raconter, elles ont cru que maris et fils avaient été embarqués par les Allemands et Marcelle Boé a amené Mme Afflatet chez elle à Moustet pour la réconforter, elle qui avait tout perdu. Cependant, on a vu passer Marcelle Boé en vélo, allant à Merigot, chez son frère M. René Salon pour faire prévenir le maire des incendies qui avaient été perpétrés. Vu l’heure tardive, sans doute, et le retour possible des Allemands , ce n’est que le lendemain que M. Salon et (prénom ?) Martial Dupenne (oncle de Mme Boé) s’aventurèrent vers les ruines fumantes de La Clotte et découvrirent les corps. Et c’est dans une charrette, tirée par des vaches, qu’ils ramenèrent à Moustet les quatre corps des familles Afflatet et Boé. Le maire, M. Asté, invalide de la guerre 14-18, ne pouvant se transporter sur les lieux, commanda six cercueils à Henri Pinède, menuisier du village. Puis il le chargea, en tant que conseiller municipal, d’aller mettre en bière les six corps, ce qui fut fait avec l’aide de mon père. Ce dernier, qui avait pourtant été infirmier sur le front, en 14-18, avait gardé de cette triste tâche un sentiment d’horreur qui persista longtemps, plus particulièrement pour ce qui concerne les corps d’André Mazeau et de Charles Goerig, sur la terrasse du château incendié.

Les deux jeunes gens furent amenés à l’église sur la charrette, traînée par le cheval de mon père. Jusqu’à ce moment là, c’était encore deux inconnus dont personne ne connaissait les noms et les familles. Le curé de notre paroisse était alors l’abbé Marchés, personnage courageux et de décision. Il y avait alors à Bon-Encontre des réfugiés lorrains, qui avaient été expulsés de leur village, Timonville (2), à cause de leur affinité trop française, selon les occupants. Parmi eux, leur curé, l’abbé Frichmam, appartenait au groupe de résistance des Alsaciens-Lorrains. Ce fut grâce à ce prêtre, et aux liens qu’il avait dans la Résistance, que les deux corps furent identifiés. La température ne permettait pas de garder les corps longtemps. Après une absoute, à laquelle n’assistèrent que les personnes âgées des famille Afflatet et Boé (3), les six corps furent inhumés provisoirement dans le caveau de la famille Chaudordy-de Laborie, après que la fiancée d’André Mazeau eût confirmé son identification (4).

C’est le 7 juin 1945 que fut célébré le premier anniversaire de ce triste événement. J’étais alors mobilisé mais j’en ai eu la relation par mes parents. Tous les habitants de la commune, et bien d’autres, avec le maire Henri Pinède, ont assisté, devant les ruines (?) du château, à une messe célébrée sur l’autel que constitue l’actuel monument. Ce n’était plus l’abbé Marchés, devenu curé d’Eysse (5), mais le Père Neil, de l’ordre des oblats de Marie Immaculée, lui-même ancien réfugié lorrain, qui officiait. Depuis, je crois bien n’avoir jamais manqué de venir me recueillir devant cette stèle, le 7 juin.

Jean Aldigé

(1) Maurice Jacob, ancien chef du service des réfugiés, résistant d’Alsace-Lorraine de la première heure, mort en déportation. En 1969, la municipalité d’Agen donnait son nom à une rue qui va de la place des Jacobins à la rue Londrade. On a donné également le nom d’André Mazeau à la rue des tanneries.

(2) De nos jours, en souvenir de leur séjour en ces lieux, les habitants de ce village ont appelé une des principales rues de Timonville : « rue de Bon-Encontre ».

(3) La famille de Charles Goerig était en Alsace et celle d’André Mazeau était doublement frappée par la mort du fils et l’arrestation consécutive du père, si bien que l’inhumation se fit en l’absence des leurs. (4) Renseignement fourni par Madame Mazeau.

(5) De ce fait, il était devenu l’aumônier de la prison d’Eysse où étaient détenus d’anciens miliciens ou collaborateurs notoires. II mit autant de zèle à se faire leur intercesseur qu’il en avait mis auparavant à condamner leur rôle. Les paroissiens se souviennent peut-être que la police de Vichy avait voulu le cueillir à la sortie de la messe du dimanche.


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